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« Déladoale »



Art to art.
Une situation interactive de Ramuntcho Matta.

Quíelle est la valeur d'une œuvre?
Quel est son juste prix ?
Quelle trace laisse un moment partagè?

Une invitation a produire
Une incitation au partage
Une publication collective.

A vos crayons !



Exposition Ramuntcho Matta 2004-04-04
Introduction de Serge Grünberg

POTLATCH OU KULA…

POUR UNE EVALUATION NON MARCHANDE

L’art a toujours été intégré à un système de valeurs spécifiques, en harmonie avec la culture qui le génère. Mais cette harmonie existe-t-elle encore aujourd’hui ? Si l’on considère l’artiste comme un producteur ou, comme le définit l’Encyclopédie de Voltaire et Diderot, comme " un artisan qui travaille dans le luxe ", la période qui s’ouvre avec la Renaissance verrait aujourd’hui sa sanctification en tant que producteur d’objets à la valeur marchande virtuellement infinie. Condition certes enviable, encore qu’elle soumette l’artiste à des évaluations qui dépendent uniquement de ce qu’on appelle le marché. Que faire lorsqu’on sait, comme Ramuntcho Matta, que ce marché ne se résume pas à des " amateurs " qui viendraient, par pur enthousiasme, faire l’achat d’œuvres qu’ils apprécient au point de vouloir les admirer sans restriction dans le cadre domestique. Se situer par rapport au dit marché ainsi que par rapport à ses collectionneurs est une démarche respectable, encore que l’immense majorité des producteurs d’œuvres culturelles insisteront sur son côté utopique.

Il y a pourtant eu, dans l’histoire de l’humanité, des tentatives, encore vivaces aujourd’hui, où l’échange entre l’artiste et son public ne s’inscrivait pas nécessairement dans le cadre marchand. Prenons-en deux exemples, cités dans l’indispensable Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie .

La kula désigne, en Mélanésie, le système inter-tribal d’échanges observé notamment chez les populations bordant la côte orientale de la Nouvelle-Guinée. (…) Elle recouvre deux types de prestations. (…) Solidaires dans leur fonctionnement et dénuées de tout caractère commercial, ces prestations portent exclusivement sur des enfilades et des brassards de coquillages qui, échangés de façon différée les uns contre les autres, parcourent en sens inverse un même circuit fermé. (…) La valeur [de ces objets] – ni utilitaire, ni décorative, mais strictement cérémonielle – tient précisément à la continuité de cette transmission. La détention temporaire de ces objets (nommés, sexués, de rangs distincts et dont certains ont accompli plusieurs circuits), joue un rôle essentiel de prestige et de renommée. (…) Définie par M. Mauss comme " phénomène social total ", l’institution de la kula revêt un intérêt anthropologique comparable à celui du potlatch dans les sociétés du nord-ouest américain.

M. JEUDY-BALLINI

Pourrait-on mieux décrire l’échange que Ramuntcho Matta se propose d’organiser en la galerie IMMANENCE ? Mais de quelle nature un tel échange peut-il être ? L’œuvre peut-elle faire l’objet d’un troc si, au départ, on ne lui confère qu’une valeur de témoignage ? Inspirons-nous d’une autre économie, plus " primitive " :

Le terme potlatch (…) signifie " don " ou " donner " dans un contexte cérémoniel. Il définit un ensemble de manifestations (fêtes, danses, discours, distributions ostentatoires de biens). (…) Organisées à l’occasion d’évènements importants de la vie (…) et dans des contextes de rivalité entre chefs (…), ces cérémonies trouvent leur pleine expression dans la distribution de biens de prestige et de nourriture par un hôte à des invités conviés en vue de la validation publique de prérogatives familiales (…). Le potlatch est le moyen par lequel un individu acquiert et maintient une influence politique et une position sociale au sein d’un système hiérarchique à rangs. Le potlatch ratifie à la fois le statut du donateur et du donataire. Le donataire a l’obligation de rendre au moins l’équivalent de ce qu’il a reçu à l’occasion d’un potlatch qu’il organisera ultérieurement. (…) M. Mauss (1923) envisage l’institution comme une " prestation totale de type agonistique " au vu du principe de rivalité qui sous-tend le système d’échange-don.

M. MAUZE

Sortir des échanges marchands ! Voilà qui n’est pas, pour l’artisan sus décrit, une ambition irréalisable. Il suffirait, selon Ramuntcho Matta, d’installer, dans la galerie IMMANENCE, une table avec une pile de feuilles vierges et des markers ; les volontaires devront laisser leur nom et exécuter un dessin signé qu’ils pourront échanger contre un dessin de R. Matta. Un catalogue reproduira, en regard des œuvres de R. Matta, celles qui auront été produites sur place puis échangées. Il ne s’agit donc pas d’un don, au sens strict, mais d’un échange non-marchand. Sera-ce une " prestation totale de type agonistique ", une " rivalité " entre deux producteurs d’art (l’un " connu ", l’autre moins), ou la possibilité d’une double évaluation ? Pour être simple et concis, un tel système d’échange plus ou moins spontané va-t-il susciter autre chose qu’une compétition ?

Si l’artiste veut ou a besoin de sortir du système marchand afin d’évaluer si son " prestige ", sa " renommée " est justifiée par autre chose qu’une cote, il ne dispose que de peu d’options. S’il fait don d’une ou de plusieurs œuvres à la communauté, il risque d’être refusé par elle ou de n’être accepté qu’en fonction de critères administratifs ou idéologiques très éloignés d’une véritable estimation esthétique. La fonction sociale de l’art semble pourtant liée au très démocratique concept de représentation, au sens où la communauté se sent représentée – comme elle le serait par un élu – par l’artiste et son œuvre ; on parle alors " d’esprit du temps ", de " génie national ", voire dans les cas les moins souhaitables, " d’art officiel ". Mais qu’en est-il de son public ? Se satisfait-il des artistes, présentés en exemples, que les institutions tentent d’authentifier ? Ne peut-il pas, lui aussi, exprimer ses choix, ses attirances, son regard sur l’art de son époque autrement qu’en achetant une œuvre ou en contribuant par son droit d’entrée dans un musée ou quelque autre manifestation d’art contemporain à l’entretien des collections publiques et au budget d’achat d’œuvres nouvelles ?

Et si l’on convenait de soumettre cet échange aux normes, par exemple, de la conversation ? Dans une acception un peu ancienne, l’art de la conversation était assimilé au " commerce ", comme un usage parmi d’autres qui embellissait la vie. Et à vrai dire, n’y a-t-il pas, au fondement même du commerce, une recherche de dialogue soutenu où l’on échangerait des idées, des visions, des projets ? Quand le poète écrit " L’art doit être fait pas tous et non par un ", il souligne le fait que les individus appartenant à une même culture sont liés autant par des formes esthétiques que par des usages et des lois communs. La division du travail qui inscrit les sociétés modernes dans le nivellement et l’atomisation est un prétexte un peu trop facile, qui nous permet d’admirer passivement ce que nous supposons être un savoir-faire hors d’atteinte, ce que les Grecs nommaient une techné.

Mais l’époque n’a que faire de ces savoir-faire académiques qui constituaient le socle péremptoire de l’inspiration. Ce serait plutôt l’intelligence des protocoles sociaux qui tiendrait, aujourd’hui, lieu de technique, non seulement du champ esthétique, mais des enjeux sociaux qui la présupposent. Car quoi, n’y aurait-il pas un confort supplémentaire à faire sienne une œuvre, plutôt que d’en effectuer le troc par une compensation de même nature ? Et la comparaison des deux produits, l’un à côté de l’autre, dans cette opposition de style comptable, ne risque-t-il pas de placer celui qui n’est plus l’acquéreur mais l’égal supposé, en position d’infériorité ?

Qu’on se souvienne que les premières monnaies grecques n’étaient pas destinées à l’échange ! Elles représentaient, le plus souvent, la part d’un bœuf que des commensaux avaient acquis pour un festin. Et comme l’on sait l’importance que les Grecs accordaient aux banquets, à l’heure de leur mort, les amis de jadis qui avaient sacrifié à parts égales un bœuf, se faisaient enterrer avec ces pièces de métal précieux, afin d’en conserver le témoignage jusque dans l’au-delà, en tout cas dans leur tombe. La kula, elle, suppose la circulation des dons qui, en fin de parcours, reviennent à leur point de départ. Il peut donc y avoir une circulation intense, complexe d’instruments d’échange, au sein d’une économie non-marchande, non à des fins de thésaurisation personnelle – autant dire d’une accumulation additive d’objets de valeur – mais tout au contraire, par " la continuité de cette transmission ", de création d’un circuit de valorisation interpersonnelle. Ce circuit n’est pas sans danger. L’œuvre ainsi captée n’est plus ce simple miroir social que le portrait d’un grand marchand d’Amsterdam, pendu au mur de sa salle de réception, constituait, qui disait au visiteur : Ici réside et travaille et homme riche ! Non, elle devient, cette œuvre troquée, la trace d’un commerce entre deux personnes libres, un don qui suppose un don, avec, en repentir, la menace que l’un des termes de l’échange, en fin de circuit, finisse par disparaître, par ne plus signifier rien en termes de valeur. Et cette menace vaut autant pour l’un que pour l’autre des dessinateurs ! Ne restera, peut-être, qu’un seul dessin, condamnant l’autre à l’insignifiance. Idéalement, les deux devraient demeurer, chacun valant l’autre, le premier pour sa valeur de défi esthétique, le second pour l’effort qu’il représenta dans l’aventure qu’est le fait de se MESURER à autrui.

Serge Grünberg

 

 
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